Cette page est consacrée à la série de romans policiers écrite par Léo Malet sur Paris intitulée "Les nouveaux mystères de Paris", témoignage sur le Paris des années 50.
Son héros, Nestor Burma est un détective privé qui se fond dans la ville, découvre la moindre ruelle de chaque arrondissement avec son tissu urbain particulier et parfois les grands évènements qui s'y déroulent.
Dans le roman policier "Casse-pipe à la Nation", Léo Malet rappelle combien la foire du Trône qui était alors place de la Nation avait une ambiance festive attirant les jeunes de toutes origines sociales.
Son héros, Nestor Burma va y fréquenter les bandes de voyous qui la hantent le soir, mais lorsqu'il y arrive pour la première fois, cette année là (il s'agit de l'année 1957) :
"... en attendant à un barrage que le feu passe au vert, que mon regard avait accroché une affiche placardée contre la vitre d'un bistrot. Foire du Trône millénaire. J'avais mis le cap dessus. On a essayé de bien faire les choses. A l'entrée de la place de la Nation on a érigé un décor qui sent encore le sapin raboté, la sciure et la peinture fraîche, et qui est censé représenter la porte d'une ville médiévale, aux épaisses murailles grises. Je passe sous un arc qui se veut triomphal, où se croisent des rangées d'ampoules électriques multicolores."
Léo Malet a une imagination fertile dans son livre : « L'envahissant cadavre de la Plaine Monceau » il raconte l'histoire inventée de ce peintre Frédéric Langlat qui possédait un atelier rue Rochefort, quartier des peintres mondains après 1870 de la Plaine Monceau, et qui avait imaginé un système pour faire monter ou descendre ses toiles selon ses souhaits. Il nous cite Louis Vaudoyer, écrivain qui a passé son enfance dans la Plaine Monceau :
« Tout en contemplant le plafond (qu'on pourrait appeler de communication), il me revient en mémoire que M. Jean-Louis Vaudoyer, dans Paris tel qu'on l'aime, a écrit d'un peintre de la plaine Monceau, auteur de « toiles immenses », un de ces peintres contemporains de mon Langlat, « qu'il avait fait ouvrir dans le plancher de son atelier une longue rainure de laquelle, grâce à un mécanisme ingénieux, la toile gigantesque surgissait des profondeurs de l'étage inférieur, ou s'y abîmait, selon que le peintre voulait travailler à telle ou telle fraction de son oeuvre ». Nous sommes en présence d'une invention analogue. Langlat devait, lui aussi, torcher de « grandes machines » et cet hôtel a été construit sur ses indications. » (1)
Le texte de Louis Vaudoyer, un des nombreux articles de l'ouvrage (2) est éclairant sur l'imagination débridée de Léo Malet :
« L'atelier le plus fascinant était celui du peintre hongrois Munkacsy, avenue de Villiers, en face de l'école Monge (aujourd'hui Lycée Carnot), Munkacsy peignait avec brio et intrépidité des toiles immenses, que Liszt, parait-il, prisait fort. Petit et obèse, Munkacsy redoutait de grimper aux échelles ; il avait donc, pour éviter toute périlleuse acrobatie, fait ouvrir, dans le plancher de son atelier, une longue rainure de laquelle, grâce à un mécanisme ingénieux, la toile gigantesque surgissait des profondeurs de l'étage inférieur, ou s'y abîmait, selon que le peintre voulait travailler à telle ou telle fraction de son oeuvre. Cette invention me paraissait admirable : ne pouvais-je pas me croire au théâtre ? »
Cette citation éclaire sur l'idée de Léo Malet de faire dans un pareil mécanisme une cache pour le butin des voleurs cherché par son détective privé lors que son enquête.
Mais qui était Munkacsy ?
Il est aussi inconnu en France que Frédéric Langlat qui lui n'a jamais existé pourtant Mihály Munkácsy, à l'origine Michael von Lieb, est né en 1844 à Munkács, en Hongrie. Il meurt en 1900 à Endenich, en Allemagne. Il a vécu 25 ans à Paris. Son hôtel particulier était le plus fréquenté de Paris comme en témoigne ce texte :
« C'est le vendredi qui a été adopté par la plupart des artistes pour les réceptions. Ce jour-là, l'avenue de Villiers (3) est curieuse à voir : tout Paris y défile avant d'aller au Bois ; chacun rend visite à son peintre ; dans toutes les maisons du quartier Monceau, il y a un atelier, comme l'eau et le gaz se trouvent dans toutes les constructions nouvelles. On part mesurer le rang d'un peintre d'après le nombre de voitures qui stationnent le vendredi devant son hôtel : c'est Munkacsy qui a la clientèle la plus élégante pas un vendredi sans que cinquante voitures des mieux attelés s'arrêtent à sa porte […] tous les visiteurs s'engouffrent dans l'hôtel principal qui communique avec l'annexe ou Munkacsy a fait construire un atelier spécial pour ses toiles colossales. » (4)
Munkacsy est un peintre de genre, de salon et de peinture religieuse. Il a eu tous les honneurs. Au Salon, en 1870, il obtient un premier prix pour sa toile : « Le dernier jour d'un homme condamné ». En 1878, il obtient une médaille d'or pour sa toile « Milton » lors de l'exposition Universelle de Paris ou il représente la Hongrie ; et à l'occasion des festivités parisiennes, François-Joseph Ier, souverain d'Autriche-Hongrie, remit à Munkácsy la décoration de l'Ordre de la Couronne de Fer et des lettres de noblesse. Munkácsy est devenu une des figures les plus importantes de la peinture hongroise du XIXe siècle.
(1)- Page 225- « L'envahissant cadavre de la Plaine Monceau » par Léo Malet, Paris, 1971.
(2)- Page 386- « Paris tel qu'on l'aime » , Paris, 1949.
(3)- L'hôtel était au 53 rue de Villiers, depuis il a été détruit.
(4) - Page 286- « La capitale de l'art » par Albert Wolff, Paris, 2000.